13 mars 2019

[UED Permanente] Publication du CR “Influence et perception – maîtriser l’espace informationnel à l’heure cyber”

Le 21 février, CEIS a organisé au CEIS Lab un « petit déjeuner de l’UED Permanente » sur le thème « Influence et perception – maîtriser l’espace informationnel à l’heure cyber » animé par le Général (2S) Jean-Paul Paloméros ancien Supreme Allied Commander Transformation (SACT) de l’OTAN et Conseiller Senior auprès de CEIS, et Axel Dyevre, Directeur associé chez CEIS.

Une étude du CICDE de 2012 sur la Stratégie militaire d’influence (SMI) définit celle-ci comme « l’art d’organiser et d’utiliser les capacités diplomatiques, économiques, informationnelles, militaires et socioculturelles en vue de servir les intérêts d’un État, d’un groupe d’États ou de la communauté internationale en agissant dans les champs psychologiques et cognitifs ». La SMI « vise [également] à accroître les effets de la politique voulue auprès des audiences cibles qu’elles soient étatiques, internationales ou privées, des entités ou des individus ». Dans ce cadre, la perception des individus et la formation des opinions publiques deviennent des enjeux majeurs. Cette tendance est accentuée depuis les années 1990 par l’importance croissante de la dimension numérique (cyber) dans ces stratégies d’influence.

En effet, si les stratégies d’influence ne sont pas récentes, elles ont désormais une surface d’impact accrue, en raison des possibilités de manipulation et de diffusion massive de l’information sur Internet. L’avènement d’Internet a, en effet, conduit à un changement d’échelle : avec 4,2 milliards d’Internautes en 2018, le nombre d’individus pouvant être touchés par des campagnes informationnelles croît sans cesse, occasionnant un véritable changement de paradigme. Hier marqué par la linéarité et la verticalité – triptyque journaliste-presse-lecteur – le circuit de diffusion l’information est aujourd’hui devenu plus « horizontal », dans le cadre d’un processus que l’on peut qualifier de « one to many », où tout le monde peut devenir l’émetteur d’une information et où plus personne n’est réellement « neutre », car chacun devient un relais possible de tout sujet. L’information devient alors bien plus « chaotique » puisqu’elle est relayée et influencée (de manière volontaire ou non) par d’innombrables acteurs et individus qui sont tout à la fois émetteurs, récepteurs ou relais de ces informations. Très complexes à identifier, ces derniers deviennent le fondement de la recherche de la maîtrise des circuits d’information.

L’enjeu réside alors dans la définition de cette audience et la manière dont lui est transmise l’information. La typologie d’acteurs définie par le CICDE dans son étude de 2012 ne serait alors plus adaptée puisque fondée sur une différenciation géographique des acteurs, laquelle disparait dans la dimension cyber :

  • Acteurs étatiques ;
  • Acteurs non-étatiques (insurgés, guérillas etc.) et transfrontaliers (ONG, multinationales, groupes terroristes etc.) ;
  • Acteurs internationaux agissant hors du champ de contrôle des États (organisations internationales type ONU ou OTAN) ;
  • Acteurs locaux.

La palette d’acteurs serait en réalité plus hétéroclite et disparate et pourrait se dessiner sous la forme d’un continuum dont les médias sociaux sont l’illustration la plus parlante (par ex. Twitter) :

  • Émetteurs influents hostiles: groupe restreint à l’origine de l’information dont la source est inconnue ;
  • Principaux relais: groupe d’individus plus important potentiellement hostiles ;
  • Sympathisants: large groupe d’individus potentiellement relayeurs ;
  • Spectateurs: masse d’individus passifs mais constituant la cible principale (« l’audience ») des opérations d’influence.

Dans ce contexte, le ministère des Armées doit disposer de capacités d’intervention entre les sympathisants et les spectateurs, afin de limiter la portée d’une opération d’influence hostile, voire de lancer une action de contre-influence.

Le monde de la Défense est éminemment concerné par les questions de la maîtrise de l’espace informationnel dans la dimension cyber, tant le sujet est transversal et nécessite une réponse globale.  De plus, le ministère des Armées dispose d’avantages vis-à-vis d’autres administrations puisque nombre des questions soulevées ont déjà fait l’objet d’études depuis plusieurs années, notamment dans une démarche liée au renseignement (évaluation de l’information, fiabilité des sources etc.). La réflexion reste malgré tout loin d’être achevée et requiert une démarche intégrale, qui serait à la fois théorique et technique, pour construire une doctrine robuste, interarmées et transversale

  • Conceptualisation par la définition de critères fondamentaux: définition d’une information, de la confiance, de l’influence, etc. ;
  • Modélisation de l’influence dans une démarche pluridisciplinaire: cyber, Intelligence Artificielle (IA), sciences sociales et humaines, etc. ;
  • Conception de méthodologies d’influence et de contre-influence;
  • Étude et développement de technologies associées en dernier lieu: détection de manœuvres hostiles, contre-manœuvre, aide à la décision, etc.

Il apparaît nécessaire de poursuivre un travail de réflexion et de recherche pluridisciplinaire pour parvenir à s’approprier les outils des stratégies d’influence et de contre-influence dans la dimension cyber et, le cas échéant, construire une base réglementaire et légale.

Cependant, la question se pose de savoir si cette responsabilité incombe au seul ministère des Armées ou si la démarche doit être plus globale au niveau de l’État.